Prénoms

L'autre état-civil : petite histoire des prénoms familiers et de leurs révolutions linguistiques

Dédé, Juju, Margot, Bébert : loin d'être des enfantillages, nos petits noms obéissent à de vraies structures sociales — et racontent cinq siècles d'histoire de la langue.

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Lorsque nous ouvrons un dictionnaire de langue ou une encyclopédie classique, les prénoms n'ont droit de cité que s'ils ont été portés par des rois, des reines ou des saints. Cette « intolérable exclusion » par les grands lexicographes, le journaliste et écrivain Pierre Enckell a voulu la briser dans son ouvrage novateur Répertoire des prénoms familiers : Dédé, Juju, Margot, Bébert et les autres (publié chez Plon dans la collection « La Grande Ourse »). En recensant plus d'un millier de « petits noms » de la fin du XVe siècle à l'aube du XXIe siècle, l'auteur démontre que ces créations affectueuses ou argotiques obéissent à de véritables structures sociolinguistiques.

Du Moyen Âge à la cour de l'Ancien Régime : de la roture à l'aristocratie

L'évolution des diminutifs s'articule autour de vagues morphologiques successives qui épousent les contours des hiérarchies sociales :

Les révolutions des XIXe et XXe siècles : argot, apocope et anglomanie

Au cours du XIXe siècle, les structures de création se démocratisent et se diversifient sous le double effet de l'essor du français populaire et de l'influence culturelle britannique :

Des voyous de la Bastoche aux hommes d'affaires : le miroir social

L'un des apports les plus captivants du répertoire de Pierre Enckell est de démontrer que le petit nom, loin d'être un enfantillage, reste un puissant marqueur de connivence, de marginalité ou de pouvoir.

Si les Julot de la Bastoche et les Riton-les-grandes-feuilles de l'ancien milieu du banditisme parisien ont disparu, Enckell note un parallélisme saisissant à la fin du XXe siècle. L'examen de la presse écrite lors des grands scandales financiers des années 1998-1999 (notamment « l'affaire Elf ») révèle que d'importants capitaines d'industrie et hommes d'affaires, MM. Guelfi, Sirven, Bidermann et Le Floch-Prigent, se voient systématiquement affublés par leurs pairs ou les journalistes de petits noms familiers : Dédé, Fred, Momo et Lolo. Sous ces dehors linguistiques, l'élite financière devient alors formellement indifférenciable de la voyoucratie d'autrefois.

De la même manière, le sport de haut niveau consacre cette fonction affective globale : lors de la Coupe du monde de football en 1998, c'est toute la nation qui s'approprie le sélectionneur et le meneur de jeu de l'équipe de France sous les noms de Mémé (Aimé Jacquet) et Zizou (Zinedine Zidane).

L'aube du XXIe siècle : vers la première syllabe absolue

Comment évoluent les petits noms aujourd'hui ? Pierre Enckell observe que les structures contemporaines se conforment à une règle phonétique stricte : la présence d'une consonne après une syllabe redoublée n'est plus tolérée par l'oreille moderne. On s'appellera volontiers Juju, mais jamais Jujules ; Cricri, mais pas Cricrisse.

Le modèle le plus généralisé à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle consiste à ne conserver strictement que la première syllabe du prénom d'origine : Flo (Florence/Florian), Seb (Sébastien), Do (Dominique) ou Ces (César). En analysant les messages de la Saint-Valentin publiés par le quotidien Libération en 1999 et 2000, l'auteur a consigné l'émergence de formes minimalistes inédites, reflets de prénoms de base de plus en plus originaux : Didite, Dodi, Frafra, Gloglo, Lélé, Noune ou Sasa.

Conclusion

Le Répertoire des prénoms familiers nous rappelle que les variations de nos « petits noms » ne sont pas de simples fantaisies individuelles, mais le produit d'une histoire linguistique et culturelle en perpétuel mouvement. En refusant de garder les prénoms figés dans le marbre de l'état-civil officiel, le langage populaire réaffirme ses droits, sa créativité et son irrésistible gaieté.

Référence : Pierre Enckell, Répertoire des prénoms familiers : Dédé, Juju, Margot, Bébert et les autres, Paris, Plon, collection « La Grande Ourse », 2000.

Ton petit nom,
il dit quoi ?

Au-delà du diminutif, lis la racine et la matière de ton prénom — un miroir pour t'écouter, pas un destin.

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